L’attaque du train

Monts de Lacaune – Août 1944

Pour être venus attaquer le terrain d’atterrissage, les Allemands avaient dû flairer quelque chose. Peut-être même étaient-ils bien renseignés puisque, tout de suite après, ils s’en prirent aux cantonnements.

Le combat fut inégal et foudroyant. Il y eut six morts parmi lesquels le polytechnicien Gilbert Bloch, commandant du groupe, et Roger Gotschaux, cousin germain de Robert Gamzon qui dirigeait le maquis des Eclaireurs Israélites de France.

Ce coup très dur démoralisa nos maquisards qui se dispersèrent dans la montagne. Tandis que les non-Juifs avaient la latitude de rentrer chez eux (et plusieurs en ont profité), les Juifs, eux, privés de leur foyer, venus de loin, ne savaient même pas ce qu’étaient devenues leurs familles. Le regroupement demeurait donc leur seule issue, mais l’élan de naguère, où le prendre?

Gamzon lui-même avait profondément ressenti l’échec. Désespéré par la mort des camarades, il s’était livré à une autocritique déchirante, prenant sur lui toute la responsabilité de la tragédie. N’avait-il pas charge d’âmes ? Cependant tout n’était pas fini et l’on n’avait guère le loisir de s’attarder à pleurer les morts, car une nouvelle bataille s’annonçait qui devait mobiliser toutes les forces disponibles.

Le jour même, Gamzon-Castor fit battre le rappel par les jeunes filles qui assuraient les liaisons : rendez-vous général pour la nuit suivante dans une clairière connue de tous. A l’heure fixe, au milieu de ses jeunes maquisards découragés et en loques, Castor expliqua la situation. Puis, ouvrant la Bible au chapitre 20 du Deutéronome, il lut :

«Ecoute Israël ! Vous allez aujourd’hui livrer bataille à vos ennemis. Que votre coeur ne se trouble point. Soyez sans crainte, ne vous effrayez pas, ne vous épouvantez pas devant eux. Car l’Eternel, votre Dieu, marche avec vous, pour combattre vos ennemis, pour vous sauver.

Les officiers parleront ensuite au peuple et diront :

- Qui est-ce qui a bâti une maison neuve, et ne s’y est point encore établi ? Qu’il s’en aille et retourne chez lui, de peur qu’il ne meure dans la bataille et qu’un autre ne s’y établisse.

- Qui est-ce qui a planté une vigne, et n’en a pas encore joui ? Qu’il s’en aille et retourne chez lui, de peur qu’il ne meure dans la bataille et qu’un autre n’en jouisse.

- Qui est-ce qui a promis mariage à une femme et ne l’a point encore épousée ? Qu’il s’en aille et retourne chez lui, de peur qu’il ne meure dans la bataille et qu’un autre ne l’épouse.

Les officiers continueront à parler au peuple et diront :

- Qui est-ce qui a peur et manque de courage ? Qu’il s’en aille et retourne chez lui, afin que ses frères ne se découragent pas comme lui.

Quand les officiers auront achevé de parler, ils placeront les chefs des troupes à la tête du peuple.»

Ayant ainsi redonné vie et actualité au vénérable et si humain texte antique, Castor regagna la confiance le ses hommes. Il lui sera donné maintenant de les mener à la victoire.

Voilà donc reconstitué le maquis juif – plus juif qu’auparavant ! – et les gars repartis en opérations. Ils n’allaient pas tarder à s’illustrer dans un exploit des plus spectaculaires.

Des agents de la S.N.C.F. (Société Nationale des Chemins de fer français) les avaient prévenus que les Allemands évacuaient la ville proche de Mazamet et qu’un train lourdement armé quitterait cette ville incessamment pour rejoindre leurs forces dans le Nord. On était au lendemain du débarquement en Normandie, suivi de celui effectué dans le midi de la France.

Craignant d’être coupé de ses bases en Allemagne, l’ennemi tentait de se regrouper. Il importait donc d’attaquer le convoi.

Commandé par Dunoyer de Segonzac le maquis juif qui avait pris pour nom « Compagnie Marc Haguenau », exécuta l’attaque sous la direction de Gamzon. On savait que le train était chargé d’artillerie, que ses occupants tireraient au canon.

En prévision des sabotages possibles, ils feraient précéder le convoi par plusieurs wagons, devant lesquels des cheminots français marcheraient à pied…

Les maquisards avaient une demi-journée pour organiser le minage de la voie à l’endroit qui convenait le mieux. On choisit un lieu où le train tout entier serait à découvert alors que nos jeunes pourraient dissimuler leurs mitrailleuses en utilisant le terrain. Si l’on arrivait à faire sauter les rails par devant et par derrière, on bloquerait le train et il serait à la merci des assaillants.

«Toute la compagnie Marc Haguenau, a quitté Lacrouzette et est maintenant dans les bois, à quelques kilomètres de Mazamet», note Gamzon dans son Journal.

«De son côté, la Compagnie antiaérienne allemande, qui se trouvait au barrage, s’est repliée sur Mazamet. Le service de renseignements nous a dit qu’ils attendaient un train de marchandises vide avec lequel ils pourraient rejoindre Castres. En attendant, ils occupent la gare de Mazamet ; leurs canons automatiques à tir rapide sont installés dans toutes les rues qui aboutissent à la gare, dont ils sont en train de faire une sorte de réduit fortifié. Le commandant hésite. Doit-on les attaquer dans Mazamet ou attendre qu’ils en partent ?

Je me suis habillé en civil chez le brave curé chez qui nous avons passé la nuit. Il m’a prêté les vêtements d’un de ses neveux et j’ai une vague allure de garçon du pays. Toute mon équipe de liaison et de renseignements est là au complet : Jojo, Liliane et Pierrot. Nous logeons au plus bel hôtel du pays, dont le patron est résistant.

Il doit y avoir environ deux mois que je n’ai pas couché dans un lit, ni mangé à une table. Les dernières semaines, nous avons vécu comme des bêtes traquées. La nuit dernière, je n’ai pas dormi du tout et la nuit d’avant, j’ai dormi par terre, sans paille. Et je savoure à l’avance la bonne nuit que je vais passer dans un vrai lit.

A ce moment, on frappe à la porte. Entre un garçon de la Résistance de Mazamet : Le train vide de Castres est arrivé, les Boches partent demain ou peut-être dans la nuit. Il faut alerter le secteur. » Finie, ma belle nuit dans un lit !

Je suis le seul à connaître les emplacements des différents maquis, les cantonnements des parachutistes américains, et je suis le seul à savoir comment rejoindre le commandant. Il est donc nécessaire que je parte moi-même avec ma moto. Mais d’abord il faut traverser Mazamet, et les Allemands ont annoncé un couvre-feu strict et dit qu’ils tireraient sans préavis sur toute personne se promenant dans la ville après neuf heures. Il est neuf heures et demie.

Deux agents de la Résistance connaissent admirablement la ville et, très courageusement, acceptent de me conduire. Nous ôtons nos souliers pour ne pas faire de bruit, et nous voilà déambulant dans la nuit, les chaussures à la main, poussant ma moto devant moi. Nous longeons les murs, contournons la gare qui est pleine de Boches, et arrivons sur la route nationale. Devant moi, la route est libre. Je saute sur ma moto et je pars à 80 à l’heure.

Premier arrêt : le P.C. du Commandant Heurtubise. Je le préviens que le train partira demain. Le commandant répond que la Compagnie est prête. Nous prenons rendez-vous pour le lendemain matin. Il faut maintenant prévenir les parachutistes américains. Sans boussole, je traverse la forêt et m’y perds. Ma moto commence à avoir des ratés. A deux heures du matin, je retrouve enfin la bonne route ; mais je ne parviens pas à repérer les parachutistes. Je poursuis mon chemin et me rends au P.C. du Commandement.

A 6 heures, le branle-bas de combat est décidé. A 10 heures du matin, tout le monde rejoint le P.C. du Commandant Heurtubise. A 4 heures du soir, la Compagnie Marc Haguenau arrive sur l’emplacement désigné par le commandant. Cet emplacement est parfait – trop parfait, car il est naturel que l’ennemi prévoie une attaque à cet endroit. La voie est en déblais et fait une grande courbe, puis passe en remblai.

Si on fait sauter la voie, juste sur la courbe, le train sera irrémédiablement bloqué et on pourra l’asperger de grenades. Les parachutistes américains sont là et ils commencent à miner la voie, pendant que je m’occupe à placer nos hommes. Chaque mitrailleur est camouflé par un parapet de terre. Des équipes de fusils-mitrailleurs seront là comme éléments volants pour attaquer le train aux points qui ne seront pas atteignables par le tir des mitrailleurs.

Les Américains ont monté un déclencheur automatique. Mes garçons pensent que les Allemands le verront. Il serait donc préférable que le déclenchement se fasse à la main. Le commandant finit par accepter que ce soit un de nos hommes, François Lévis, qui tire la ficelle du déclencheur. Mais c’est une grave responsabilité. Si l’homme est tué, on devra jeter un grenade sur le détonateur pour le déclencher.

9 heures du soir. La nuit tombe. Un cycliste arrive à fond de train, venant de Mazamet : « Les Boches ont décidé de partir coûte que coûte. Ils ont quitté Mazamet en conduisant eux-mêmes le train et en emportant le matériel nécessaire pour réparer chaque coupure de la voie l’une après l’autre.

Le voilà ! Dans le lointain, la lueur de la locomotive qui avance. Mon coeur bat. Pourvu que François ait le sang-froid nécessaire et tire sur la ficelle ni trop tôt ni trop tard ! Le train est en vue. L’énorme masse noire avance dans la nuit. Le train prend de l’élan pour monter la côte, s’engage dans le déblais. La locomotive doit approximativement être à la hauteur du détonateur. A ce moment, un bruit de freins. Le train s’arrête. Et puis subitement, une salve de mitraillettes. Ils doivent être en train de tirer sur François. Sept secondes passent. Tout va être perdu ! Un formidable grondement fait trembler le sol. Une lueur verte, éblouissante, irréelle, illumine la nuit. Je vois un wagon entier s’élever dans les airs, tel un fétu de paille; et une pluie de terre, de gravier, de débris de wagons, s’abat sur nous. François a tiré la ficelle. Le train a sauté. Immédiatement après, comme à la suite d’un signal, toutes les armes automatiques se mettent à tirer.

Les canons automatiques allemands contre-attaquent.

J’essaie désespérément de crier à mes hommes, dans le vacarme, de tirer des salves plus courtes, pour ne pas se faire repérer. Mais ils sont cramponnés à leur arme et tirent comme des fous. Je sors de mon abri et, à plat ventre, m’approche d’eux. A ce moment précis, la mitrailleuse s’arrête. « Il y a quelqu’un de blessé ? » – « Oui… Non… Je ne sais pas… Mais en tout cas la mitrailleuse ne veut plus tirer. Je crois qu’on a du sang qui coule, mais ce n’est rien. »

Peu à peu, le silence s’établit. Toutes les armes automatiques sont enrayées. J’apprendrai demain que les canons allemands étaient tout rouges. Tout un wagon brûle et éclaire la campagne d’une façon sinistre. Je décide de faire replier mes hommes dans le bois. Il y a beaucoup de blessés, mais jusqu’à présent, heureusement, pas de tués. Jean-Louis Lévy panse les blessés et les envoie en camionnette à l’hôpital de Mazamet.

Le jour se lève. Nous revenons vers le train et entendons des détonations. Ce sont des mortiers de tranchée que le Commandement a fait chercher pendant la nuit et avec lesquels on commence à bombarder le train. Soudain, un cri tonitruant s’entend dans la vallée. Il me semble reconnaître la voix de Roger Cahen qui crie : « Cessez le feu ! »… Le commandant allemand, enveloppé dans un drap blanc est là, au garde-à-vous devant le commandant Hugues. Cinquante Boches, les mains en l’air, hagards, ahuris, ensanglantés, sont rangés en ligne.

Cependant les Allemands ne voulaient faire leur soumission qu’à des officiers de l’armée, car ils avaient une peur bleue des maquisards qu’ils considéraient comme de redoutables terroristes. Dans la demi-obscurité et aussi, sans doute, en raison de leur trouble, ils prirent leurs vainqueurs pour de vrais militaires.

Leur erreur fut de courte durée. Bondissant de leurs positions, nos jeunes se ruèrent sur eux, les désarmèrent, tout en leur criant en bon allemand : « Wir sind Juden ! Wir sind Juden ! (Nous sommes Juifs). Les Allemands blémirent. On les fit aligner. Ils étaient certains qu’on allait les fusiller sur le champ. On les fit simplement prisonniers…

« Décidément, note encore Gamzon, nous sommes trop bêtes, ou trop humains, et pas un seul de mes garçons n’esquisse un geste de menace envers eux. Certains même les plaignent et viennent me dire : « Tu as vu ce pauvre type, comme il est blessé ? Il faudrait tout de même s’occuper de lui ! ».

La prise était bonne, encore fallait-il, une fois ses occupants rendus inoffensifs, jeter un coup d’oeil dans le train. Une surprise attendait les vainqueurs. Les wagons, soigneusement aménagés à l’allemande, étaient non seulement bourrés d’armes, mais aussi de toutes sortes d’objets de première nécessité. On y découvrit des vivres, des tissus et même une énorme quantité de billets de banque français proprement rangés dans un wagon-caisse…

Les choses ont été très bien organisées, ajoute Gamzon. En moins de deux heures le train est vidé de toutes ses armes, et les cinq canons automatiques qui restent sont montés sur des camions. Le commandant allemand est stupéfait de tant de discipline, de tant d’ordre et de tant d’humanité.

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Il s’agissait maintenant de poursuivre l’opération. Or, à Castres, ville toute proche, une garnison de plus de trois mille Allemands stationnait encore, qu’il était urgent de réduire à l’impuissance, car elle allait contre-attaquer. Payant d’audace, Dunoyer de Segonzac décida d’y aller lui-même, accompagné seulement par un gars de Lautrec qui servit d’interprète, car il parlait parfaitement l’allemand.

Arrivé à Castres, le commandant français aborda des officiers allemands et leur déclara sans ambages : « Je suis le chef du maquis de la région. Vous êtes entièrement encerclés. Je vous demande donc votre reddition. Conduisez-moi auprès du général commandant la place pour qu’il la signe. »

Et il finit par la signer…

Comme l’avaient fait la veille leurs compatriotes du fameux train, les Allemands ne voulaient se rendre qu’à des hommes en tenue militaire. Aussi les maquisards raflèrent-ils tous les uniformes dénichés dans le patelin : ceux des facteurs, pompiers, garde-champêtres… afin de mettre leurs prisonniers en confiance (ils avaient l’air d’officiers de la garde impériale présentés dans quelque vaudeville !).

Ainsi une garnison comptant de trois à quatre mille hommes se rendit au petit maquis dont les effectifs s’élevaient à peine à trois cents jeunes gens. Ceux-ci firent bientôt leur entrée dans Castres libérée et en pleine liesse.

Un nouveau problème surgit : où mettre tant de prisonniers ? Gamzon partit aussitôt en voiture pour organiser un camp dans la région. Roulant à vive allure, son véhicule fut heurté par une camionnette, et Gamzon, projeté au-dehors, resta coincé entre deux voitures. On le releva dans un état pitoyable et on le transporta d’urgence à l’hôpital où les médecins constatèrent la fracture d’une vertèbre.

Un moment on craignit pour sa vie. Opéré sur place (il sera opéré à nouveau six semaines plus tard à Toulouse) il vivra ! Mais le voila condamné pour de longs mois à une douloureuse immobilité, en cette journée si glorieusement commencée !

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« J’ai eu récemment des camarades de combat israélites », écrira plus tard Beuve-Méry, de l’Armée Secrète, « non pas deux ou trois juifs perdus dans la masse des maquisards, mais une compagnie à deux sections presque exclusivement juive, avec ses chefs de groupe juifs, ses chefs de section juifs, son capitaine juif…

… »La supériorité allemande était restée écrasante, mais les gros blindés étaient remontés vers le Nord. Pour téméraires qu’elles fussent, certaines opérations offensives devenaient possibles. La plus émouvante et la plus fructueuse fut l’attaque d’un train allemand puissamment armé, doté entre autres de 5 canons de 20 mm à tir rapide. C’est un sous-lieutenant juif, frais émoulu de Polytechnique, qui fit partir la charge, au risque d’être enseveli ou emporté par l’explosion toute proche. C’est une mitrailleuse dont tous les servants étaient Juifs, qui se trouva engagée dans un duel terriblement inégal avec les canons allemands.

« Après le décrochage, quand les armes se furent enrayées, ce furent des patrouilles juives qui allèrent d’heure en heure rappeler aux Allemands qu’on ne les oubliait pas. Au matin, quand une autre unité, non-juive celle-ci, et qui avait aussi brillamment participé au combat, put mettre en ligne de petits mortiers, les Allemands perdirent courage. Et de leurs abris improvisés, les assaillants purent voir le commandant allemand descendre sur la voie, symboliquement et pittoresquement enveloppé dans un drap blanc.

« Et pendant qu’un aspirant juif se faisait expliquer le maniement des canons et s’assurait de leur remise en état de marche, un élève rabbin faisait le compte des prisonniers, fort inquiets d’être ainsi tombés aux mains des E.I.F. « Ich bin Jude… » (Je suis Juif), répétait-il en passant devant eux. Ce fut la seule et fière vengeance de ces êtres devenus soudain maîtres de leurs bourreaux. »

Au lendemain de la bataille, Castor recevait la lettre suivante :

Mon cher Gamzon,

Je vous confirme par écrit ce que je vous ai dit trop rapidement hier :

Votre unité s’est battue comme se battent depuis toujours les meilleurs soldats français : leur attitude au feu a été belle, les résultats qu’ils ont obtenus ont dépassé mon attente.

… Je vous demande de bien vouloir transmettre mon admiration à votre escadron, très simplement.

Permettez-moi enfin de vous dire que cet escadron doit infiniment à l’apôtre magnifiquement dévoué que vous êtes. Au dévouement, vous ajoutez un courage peu banal. J’ai demandé pour vous une citation à l’Ordre de l’Armée.

… Je vous souhaite prompte guérison.

Mille amitiés.

Signé : Commandant Dunoyer de Segonzac

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