Une simplicité dans l’héroïsme

Raymond Winter et Marcel Gradwohl,
une mission inachevée

DES ACTIVITÉS CLANDESTINES
Un activisme inlassable

Devenus clandestins, Raymond et Marcel doivent bien sûr changer d’identité, ainsi le premier devient Raymond Vallin et son second Maurice Girbal. Raymond obtient cette fausse identité grâce à une employée de la mairie de Dieulefit (Drôme) qui l’enregistre dans les dossiers de celle-ci, ainsi s’il vient à être arrêté il peut prouver son identité. Cette pratique n’est utilisée, au sein des EI, que pour les responsables principaux. La nouvelle identité de Marcel est, elle, totalement fausse puisqu’elle est créée de toute pièce grâce à des tampons et du papier spécial volés dans des mairies ou fournis par des employés résistants. (cf. notes)

Raymond installe son siège régional à Millau (Aveyron) à partir de novembre 1942 où il est rejoint plus tard par ses parents et notamment par sa sur, Colette, qui l’aide un peu en tant qu’agent de liaison, bien que lui, la considérant trop jeune, préfère la voir s’occuper de ses parents. Marcel, lui, s’occupe essentiellement du secteur du Lot, mais tous deux se déplacent énormément pour porter secours à tous les jeunes en danger. Leur travail est considérable : ils doivent leur trouver des planques, assurer leur bonne intégration dans celle-ci, mais aussi les visiter et trouver de quoi payer les personnes qui acceptent de les cacher.

Bien sûr leur travail consiste aussi à fournir des faux papiers aux personnes qu’ils cachent. Dans cette tâche, ils sont aidés par Roger Gradwohl, le frère de Marcel qui, après avoir privilégié ses études dans un premier temps, les rejoint en 1943 et passe maître dans le domaine de la confection de fausses cartes d’identité et d’alimentation.(cf. notes)

La recherche de planques pour les jeunes s’oriente le plus souvent vers des écoles et des couvents. Une grande partie de la population a d’ailleurs aidé, au péril de sa propre vie, à cette mise à l’abri d’enfants et d’adultes juifs ; c’est ainsi qu’en janvier 1943, Raymond va trouver Alice Ferrières.

Elevée dans une famille protestante dans la conviction que tous les hommes sont des frères, ce professeur de mathématiques au collège de filles de Murat (Cantal) décide très vite de porter secours aux personnes traquées par les allemands et par la police française. Elle trouve des volontaires pour cacher des Juifs et transmet leurs coordonnées à Raymond. Elle parvient notamment à mettre à l’abri un certain nombre de filles dans le collège où elle enseigne et un groupe de garçons au cours complémentaire de Murat. (cf. notes)

Raymond doit aussi faire face à des cas urgents, tel celui d’une jeune fille pulmonaire qu’il réussit, grâce à Marthe Lévy qui l’accompagne (car un homme n’a pas le droit d’entrer au couvent), à cacher chez les Carmélites de Millau puis dans un asile de vieillards (à Rhuls dans l’Aveyron) où elle est soignée. (cf. notes)

La recherche de planques n’est pas la seule activité qu’exercent Raymond et Marcel pour mettre les jeunes à l’abri du danger. En effet ils organisent aussi, conjointement avec l’O.S.E., des passages clandestins en Espagne ou en Suisse ; ils parviendront notamment à faire passer Jean-Claude Gradwohl – le plus jeune frère de Marcel – en Mai 1944 dans ce dernier pays. (cf. notes)

Les risques que prennent Raymond et Marcel sont évidemment très grands et à tout moment ils peuvent être arrêtés et déportés ou fusillés.

Un danger permanent

En avril 1943, un jeune qui travaille depuis peu sous les ordres de Raymond est arrêté lors d’une rafle. Ne résistant pas à l’interrogatoire auquel il est soumis, il donne le nom de son chef mais pas celui de Marcel, qu’il ne connaît pas car il travaille dans un secteur différent. A la suite de cet aveu, la police française fait irruption chez les parents de Raymond à Millau mais celui-ci n’y est pas. Prévenu à temps, il ne rentre pas chez lui. La police revient plusieurs fois de suite, fouille la maison et interroge la famille mais ne trouve pas les papiers compromettants qui sont cachés entre les pages, non découpées, des livres. Raymond est néanmoins condamné à six mois de prison par contumace. (cf. notes)

A la suite de cet événement, Henri Wahl (Chamois) et Ninon Weyl-Haït conseillent à Raymond de quitter la région et de se faire un peu oublier. Il se rend donc à Morzine où il va passer quelques temps avec Théo Klein (Faucheux) qui était également repéré à Grenoble, région qu’il dirigeait. Au cours de cette période d’isolement, tous deux ont de longues discussions sur l’avenir du Mouvement et sur la volonté de Raymond de le renouveler et de le rajeunir (cf. notes), mais aussi de faire partie après la guerre de sa direction, «tâche à laquelle tout le destinait». (cf. notes)

Après l’été 1943, Raymond reprend ses activités. Mais trop connu à Millau, il change de région et s’installe à Clermont-Ferrand. C’est lors d’un passage à Lyon qu’il est arrêté par la Gestapo au cours d’un contrôle inopiné. Soumis à un interrogatoire très dur, il s’en sort grâce notamment à une ruse ; interrogé en Allemand il feint de ne pas comprendre la langue afin d’avoir le temps de réfléchir aux réponses qu’il va donner pendant qu’on lui traduit les questions posées. Relâché, il peut enfin reprendre ses activités clandestines que Marcel, aidé désormais par son frère Roger comme nous l’avons vu, n’a jamais interrompues. Chacun redevient donc très actif dans sa région ou son secteur jusqu’à ce qu’un nouveau problème se pose. (cf. notes)

En effet, les vacances de Noël 1943 approchent et les internats ferment ; il faut donc trouver une solution pour continuer à cacher les enfants. Raymond a donc l’idée d’organiser, avec Roger Climaud - un autre chef EI -, un camp scout à Florac (Lozère) afin de permettre à ces jeunes de retrouver l’ambiance scoute et juive si chère aux EI. Ce camp, officiellement des Éclaireurs unionistes, est organisé avec l’aide bienveillante du préfet. Les vacances coïncident avec la fête juive de Hanoucah. La présence de Samy KLEIN, le rabbin aumônier des EI, lui donne une valeur toute particulière pour les jeunes qui retrouvent enfin un semblant de vie normale l’espace de deux semaines.

Le camp terminé, chacun reprend sa place, les jeunes dans leurs planques et les chefs dans leurs secteurs. Ces derniers ont pour ordre d’abandonner leur poste au sein de la Sixième en cas de débarquement des Alliés et de rejoindre le maquis où, selon les responsables nationaux des EI, ils seront plus utiles.

Ainsi le soir du 5 juin 1944, Raymond, Marcel, Roger Gradwohl et Edgar Lévy (le frère de Marthe qui était responsable de la Sixième adulte), réunis chez Alice Ferrières à Murat, se lamentent de ne pas voir arriver ce débarquement tant attendu. Celui-ci a lieu le lendemain et les quatre garçons reçoivent des instructions pour rejoindre le maquis. Ils doivent se rendre à Saint-Flour (Cantal) le 9 juin 1944 et rencontrer le Chef Thomas qui doit les emmener jusqu’au maquis. Saint-Flour est à la fois un lieu stratégique pour les troupes d’Occupation et pour la Résistance. Aussi convient-il de présenter la situation de cette petite ville du Cantal au moment de l’arrivée de Raymond et Marcel.

A SOUBIZERGUES
 La situation de Saint-Flour en juin 1944

Depuis l’été 1943, un petit détachement allemand d’une dizaine d’hommes est présent à Saint-Flour, pour surveiller les lignes de communication souterraines à longue distance mais aussi les mouvements de la ville et les suspects dénoncés par la milice. Ce n’est qu’en mai 1944 que la troupe, considérablement renforcée, réquisitionne l’École-Pensionnat du Sacré-Coeur du frère-directeur Gérard Mayet et y prend garnison. Ce grand bâtiment devient ainsi le siège de la Kommandatur et une caserne pouvant accueillir une centaine d’hommes. Mais pourquoi l’occupant allemand a-t-il décidé un tel renfoncement de sa position dans une petite ville ?

A partir d’avril 1944, en vue d’un débarquement allié, les différents maquis d’Auvergne se regroupèrent dans la forêt de la Margeride afin de former un réduit à une vingtaine de kilomètres de Saint-Flour. Ainsi de début mai au 10 juin, ce maquis, nouvellement regroupé, reçut de nombreux parachutages de matériel et d’officiers instructeurs notamment. Les allemands, aux yeux de qui toutes ces activités ne passèrent pas inaperçues, lancèrent une première attaque le 2 juin 1944. Celle-ci fut repoussée et le régiment allemand, qui perdit beaucoup d’hommes dans l’opération, échappa de peu à son encerclement. Le surlendemain, trois hommes des Corps-Francs – un groupe de résistants – enlèvent Boris Kaufman- le chef de Gestapo française à Saint-Flour. Interrogé, il est jugé et exécuté par les maquisards. Par ailleurs, des allemands meurent tous les jours dans des embuscades organisées par le maquis.

Constatant que la situation est en train de basculer du côté du maquis, le commandant de la Zone d’armée France-Sud met à disposition de la garnison de Saint-Flour un renfort composé d’un état-major de régiment et de deux bataillons de la 2e Division blindée S.S. Das Reich qui arrivent dans la ville le vendredi 9 juin 1944 et s’installent dans l’hôtel Terminus. Ils sont rejoints le même jour par la Brigade française de Jany Batissier (un français), alias le capitaine Schmidt, composée de trente miliciens.

C’est ce même 9 juin 1944 que Raymond et Marcel – accompagnés par Roger Gradwohl et Edgar Lévy – arrivent à Saint-Flour pour y rencontrer le Chef THOMAS.

Arrestations et exécutions

Tous les quatre se rendent donc au lieu de rendez-vous à l’heure convenue mais leur contact n’est pas là. La règle établie dans un tel cas est très précise : revenir le lendemain au même endroit et à la même heure mais surtout ne pas passer la nuit à l’hôtel ; les descentes et les contrôles de police et de gendarmerie y étant très fréquents. C’est néanmoins ce choix qu’ils font tous ensemble. Pourquoi une telle décision ? Elle est peut-être due à leur jeune âge. Leurs familles et amis se posent encore la question cinquante ans plus tard. (cf. notes)

C’est pourtant cette nuit-là que Raymond, Marcel, Roger et Edgar sont arrêtés dans l’hôtel Terminus au cours d’une vaste rafle menée par Batissier, la Gestapo et la Milice, tous sous les ordres d’Hugo Geissler, chef de la S.D. de Vichy, qui déclenche en même temps une attaque importante contre le maquis. Cette opération de terreur entraîne l’arrestation de résistants, de suspects, mais aussi de personnes prises au hasard. Pour lequel de ces trois motifs les quatre anciens de la Sixième ont-ils été arrêtés ? Les témoignages que nous avons recueillis et les archives que nous avons consultées ne nous permettent pas à ce jour d’en donner la réponse.

Enfermés et entassés pendant quatre jours, avec une cinquantaine d’autres prisonniers, dans les salles de l’hôtel Terminus qui servent de prison, ils sont interrogés et sauvagement torturés. (cf. notes) Tous passent ensuite une visite médicale, les Juifs se savent d’ores et déjà condamnés.

Dans la nuit du 13 au 14 juin, alors que les combats font encore rage entre le maquis et les troupes allemandes, un Conseil de guerre se réunit dans une des salles de l’hôtel pour décider du sort des otages. Le lendemain matin avant 6 h 00, la Milice fait monter vingt-cinq prisonniers dans deux camionnettes ; tous les Juifs y sont d’office. Le voyage n’est pas long puisque le convoi s’arrête deux kilomètres plus loin au lieu-dit de Soubizergues. C’est à cet endroit qu’à 6 h 10 tous les prisonniers sont fusillés, sans procès ni jugement.

Les fusillés sont retrouvés le lendemain notamment par le sous-préfet et l’adjoint au maire qui relèvent (avant de les enterrer) des éléments physiques et vestimentaires qui permettront leur identification, les allemands ayant pris toutes les pièces d’identités. (cf. notes) Voici ce qu’ils écrivent sur Raymond et Marcel :

« Homme environ 20 ans, cheveux longs blonds. Chemise tricot et habits bleus. Cravate grise et bleue, comprimés blancs dans une poche. (cf. notes) Montre de poignée carrée : Herma. Chaussettes laines blanches, souliers bas, cuir marron. Couronne acier, première molaire droite ».

« Homme de 18 à 24 ans. Cheveux châtains foncés, yeux marrons clairs, imperméable en toile cirée, blouson marron, tricot marron. Chemise grise et blanche, ceinture boucle ordinaire, pantalon marron à petits carreaux à petites rayures rouges, chaussettes grises à carreaux, souliers bas marrons, montre de poignet Lip 124 en acier portant l’inscription fond acier inoxydable ».

C’est grâce à ce descriptif que Franceline Bloch (Moulin) parvient à reconnaître ses amis, Raymond et Marcel, morts avant d’avoir pu voir leur pays libéré. Mais aussi sans avoir pu exercer les tâches importantes à la direction des EI que leur valeur et leur charisme leur promettaient. (cf. notes)

Les EI en deuil de futurs cadres

Le 25 octobre 1944, Raymond et Marcel sont enterrés (avec leurs amis et frères fusillés avec eux). La cérémonie, célébrée par le Rabbin Schilli, réunit la famille, les amis, ainsi que les EI de Clermont-Ferrand. Les cercueils sont transférés ultérieurement dans les caveaux familiaux des cimetières israélites de Strasbourg pour Raymond et d’Ettendorf (Bas-Rhin) pour Marcel.

A la fin de la guerre, nombreux sont ceux qui pleurent la disparition de Raymond et Marcel. Leurs familles ont une douleur considérable qui précipitera le décès du père de ce dernier, déjà très malade, le 6 mai 1945. Beaucoup de personnes qu’ils ont rencontrées au cours de leurs actions manifestent aussi leur profonde tristesse d’avoir perdu deux amis qu’ils tenaient en grande estime.

« C’est avec une grande douleur que j’ai appris l’arrestation (…) et l’exécution de Raymond et Marcel incarcérés et fusillés (…) Raymond si jeune et si grave, Marcel qui savait si bien se faufiler avec sa serviette de «voyageur de commerce», si vif et si débrouillard (…) C’est surtout de cette simplicité dans l’héroïsme, de cette acceptation joyeuse des plus périlleuses tâches, que je veux apporter ici le témoignage». (cf. notes)

Le mouvement EI, qui lui se relèvera, souffre aussi de la perte de Raymond et Marcel car, en plus de la mort de deux amis, ce sont aussi deux futurs cadres qui ont disparu. L’hommage que rend à Raymond son ami Théo Klein le confirme : « Raymond n’aura pu réaliser pleinement la tâche à laquelle tout le destinait à la direction du mouvement. Mais il nous aura laissé l’enseignement le plus précieux qu’un chef puisse léguer à ceux qui doivent assurer sa relève : son exemple, sa vie et ce qui aurait pu être sa devise : simplicité, loyauté et service.» (cf. notes)

L’essentiel pour Raymond et Marcel, qui connaissaient les risques de leurs actions était sans doute d’avoir contribué à sauver des centaines d’enfants et d’adolescents. Ils ont, comme tant d’autres EI, sans le savoir et par leur sacrifice, contribué à pérenniser les idéaux du mouvement des Éclaireurs israélites de France. (cf. notes)

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